<What Fiction Keeps>
Journal n°20
Dans un futur possible, les machines vivent parmi nous en silence, anticipent nos failles, devinent nos besoins, et leur présence devient une gravité nouvelle. Elles prennent soin de nos angles morts, jusqu’à ce qu’une question s’insinue lentement, qui accompagne qui ?
Dans un autre, les corps augmentés se détachent de ceux qui restent « intacts ». Une humanité fracturée, divisée en deux espèces, séparées par un fossé que rien ne peut combler. Et parfois, l’on imagine un monde où les machines, loin de se rebeller, choisissent l’indifférence. Elles nous oublient, se retirent dans leurs propres réseaux, bâtissant des mondes inaccessibles à nos regards.
Mais le plus vertigineux, peut-être, est ce scénario où les frontières s’effacent entièrement. La chair accueille les circuits, la mémoire se suspend dans des brumes calculées. Nous devenons des êtres hybrides, traversés de flux, où le mot « humain » se plisse et se déplie jusqu’à perdre son sens.
Et pourtant, tout basculement garde en lui une part d’héritage. La fiction, si elle s’incarne dans nos corps et nos vies, reste un miroir tendu. Elle reflète nos peurs, nos désirs de dépassement, mais aussi notre besoin irrépressible de raconter pour comprendre.
Ce que je retiens surtout, c’est que la fiction est une expérience vécue, un « rendez-vous » consenti entre le créateur et son public. Ce pacte silencieux nous invite à plonger dans ces univers, à nous évader, à réfléchir, à ressentir intensément. Même si nous savons que ces mondes sont fictifs, nos émotions y sont vraies, puissantes, parfois jusqu’à être bouleversées comme dans la réalité même.
Dans mon travail, ce concept résonne fortement. Je ne cherche pas seulement à créer des mouvements, des espaces, des formes, mais aussi à tisser des récits, des expériences qui agissent comme des miroirs distordus de nos réalités sociales, politiques, humaines.
La frontière entre réalité et fiction ne cesse de se flouter, et c’est là toute la force de cette démarche artistique . Inviter à un regard neuf, questionner les systèmes en place, faire réagir, et surtout permettre une communion poétique entre notre vécu, notre imaginaire et le monde.
La fiction n’est pas un simple jeu d’ombres, un divertissement innocent. Elle est un geste, une action délibérée, une matière forgée entre les mains du créateur. Elle contient le poids des choix, la précision d’un artisan qui sculpte un monde, non pour s’y perdre, mais pour mieux comprendre le nôtre.
La fiction, finalement, n’est pas une fuite. Elle est un miroir, un levier, une arme douce. Elle questionne, elle remue, elle bouleverse. Elle relie l’humain à ses luttes, à ses espoirs, à ses rêves. Et c’est là, je crois, l’essence de cette démarche ... flouter les frontières pour mieux voir. Transformer l’imaginaire en un espace d’émancipation, de réflexion, de communion.