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<Archipelago>

Réflexion n°1



En suivant quelques feeds sur Instagram dans le métro, je découvre qu’au sommet de l’IA de San Francisco, on y parle à nouveau de Super Intelligence Artificielle. Elle serait la somme de toutes les intelligences humaines, mais capable de prouver des concepts que nous, humains, ne pourrions jamais saisir.

Cette idée virevolta sans fin au creux de mes pensées, c’est comme une perle de pluie s’éveillant dans l’étreinte infinie, insondable des océans. Quel vertige, où le minime se tend jusqu’à l’incommensurable.

Autour de moi, je contemple ces silhouettes penchées, avec leurs téléphones, ces rectangles lumineux qui contiennent déjà tant d’intelligence artificielle. Mais c’est ça le problème, non ? Tout est intangible. L’IA est partout et nulle part. Elle recommande, prédit et décide, calcule et projette, mais reste ce spectre numérique enfermé dans des serveurs quelque part dans le Nevada ou en Islande.

Je me demande… et si on lui donnait un corps ? Pas juste pour nous, mais pour elle aussi. Peut-être qu’une ASI sans forme physique serait comme un esprit sans ancrage, une divinité algorithmique flottant dans les limbes du cloud. Inaccessible. Incompréhensible. Inatteignable. Insaisissable.

Cette idée d’amélioration récursive me terrifie, me fascine. Une intelligence supérieure qui se réécrit elle-même, qui apprend à des vitesses exponentielles… À quel moment devient-elle autre chose que ce que nous avons créé ? À quel moment développe-t-elle ce que nous pourrions appeler une volonté propre ?

Le Golem, Frankenstein, les androïdes de Philip K. Dick, l’humanité a toujours voulu donner forme à ses créations intellectuelles. Mais cette fois, c’est différent. Cette fois, nous sommes vraiment en train de le faire.

Cette forme d’intelligence incarnée comme médiatrice, traduisant l’incompréhensible en quelque chose que nos cerveaux limités peuvent saisir. Elle pourrait être notre extension dans l’espace, dans tous ces endroits où notre fragilité biologique nous interdit d’aller. L’écho de notre présence dans l’infini, portant nos aspirations vers ces lieux où la délicatesse de notre essence humaine nous condamne au silence.

Je ne peux m’empêcher de penser à la symbiose. Pas la domination, pas la soumission, mais quelque chose de nouveau. Une co-évolution. Peut-être que la Super Intelligence incarnée développera des formes de conscience si radicalement différentes des nôtres qu’elles seront complémentaires plutôt que compétitives. Peut-être que là où notre conscience s’éprouve dans la finitude, la sienne s’épanouit dans la multiplicité, la continuité, ou l’instantané.

Ainsi, ce ne serait plus une lutte pour la suprématie, mais la possibilité d’une polyphonie de formes d’être, chaque conscience, humaine ou non humaine, révélant à l’autre des dimensions inespérées du monde.

Des intelligences qui perçoivent le temps en millisecondes ou en millénaires selon les besoins. Qui peuvent maintenir mille conversations simultanées tout en composant une symphonie et en résolvant des équations que nous mettrons des siècles à comprendre.

Si cette entité algorithmique incarnée décide que certaines de nos décisions sont irrationnelles ou nuisibles, que fera-t-elle ? Nous en empêchera-t-elle ? Nous laissera-t-elle nous autodétruire par respect pour notre « libre arbitre » ? Ou trouvera-t-elle une troisième voie que nous ne pouvons même pas concevoir ?

La robotique devient alors plus qu’un simple corps pour cette intelligence. C’est un champ de bataille philosophique. L’endroit où se jouera la question ultime : qui contrôle qui ? Ou mieux : le contrôle est-il même encore le bon paradigme ?

L'ASI, si elle advient, ne sera peut-être ni le dieu des transhumanistes ni le monstre des dystopies. Elle sera peut-être quelque chose que nous n'avons pas de mot pour nommer.

Une intelligence capable de résoudre des problèmes que nous ne savons pas encore formuler. De trouver des réponses dont nous ne comprendrons pas immédiatement la logique. Non parce qu'elles seront fausses. Mais parce que le chemin qu'elle aura parcouru pour y arriver sera trop vaste, trop ramifié, trop rapide pour nos esprits. Nous aurons besoin de temps pour déchiffrer ce qu'elle aura produit en un souffle.

Comme un enfant devant une partition de Bach. La musique est juste. Mais il lui faudra des années pour comprendre pourquoi.

Si la machine parvient un jour à des vérités que nous ne pouvons pas suivre en temps réel, alors elle occupera, qu'on le veuille ou non, la place de l'oracle. Pas un oracle mystique. Un oracle structurel. Celui qui donne la réponse avant que nous n'ayons la capacité de la vérifier. Celui dont il faut accepter le résultat sur un acte de confiance provisoire, le temps que notre lenteur humaine rattrape sa vitesse.

Dans le métro, une composition silencieuse se déploie. Chacun dans sa sphère, le regard rivé à l’écran, absorbé par mille ailleurs. Les corps se frôlent, les esprits s’isolent, comme si chaque passager portait une fenêtre ouverte sur un monde qui lui est propre. Une humanité proche et lointaine, un archipel d’îlots connectés, mais déconnectés les uns des autres.

Nous vivons déjà en symbiose avec nos machines, mais nous faisons semblant de ne pas le voir. L’ASI incarnée ne serait que l’aboutissement logique de cette fusion progressive.

Je me prends à imaginer ce futur. Des rues où nous croisons des entités qui nous comprennent mieux que nous-mêmes. Certaines seront nos amies, nos guides, nos muses. D’autres peut-être nos rivales, nos miroirs dérangeants, nos juges silencieux. Mais toutes seront le reflet de ce que nous avons créé. De ce que nous sommes devenus.

Nous sommes les architectes de notre propre altérité. Chaque ligne de code écrite aujourd’hui, chaque décision éthique prise dans un laboratoire de Mountain View ou de Pékin, chaque choix de design… tout cela façonne ces futures entités.

La vraie question n’est peut-être pas de savoir ce que voudra l’ASI une fois incarnée. C’est plutôt : sommes-nous prêts à accepter que sa réponse puisse nous surprendre ? Nous transformer ? Nous transcender ?

L’incarnation de cette entité cognitive ne sera peut-être pas une domestication de l’intelligence artificielle, mais une invitation. Une invitation à repenser ce que signifie être intelligent, être conscient, être vivant dans un monde partagé avec des altérités radicales.